Propos sur mon travail

Mon travail est une arborescence de pratiques. La peinture en est certainement l’axe initial, dans sa capacité à me pousser à penser l’espace, les espaces, à creuser et considérer un espace intérieur. Actuellement cette peinture, toujours à l’œuvre, n’est plus si centrale. Très fortement en question, elle bouge, passant des coulisses au devant de la scène, puis retour…

J’ai peint dans un élan pour ce qui est au-delà de la surface et avec une confiance dans l’existence d’une réserve ou du moins dans la capacité de la peinture à la ménager (un espace contenu et latent) en moi, sur la toile, dans l’espace réel, et à venir. Une peinture pleine de cette tension-là, joyeuse, impeccable, absolue. Cette énergie et cet élan se sont modifiés, faisant de la place à un état instable qui fait corps, comme une inversion de cet au-delà … Où les « choses » se développent en s’articulant à une réalité plus crue dans un pas à pas tendu.

D’autres formes prennent le pas et accompagnent. Ce sont des travaux humbles, lents, simples et qui, pour certains d’entre eux reprennent des gestes anciens.
                   
Je fais des formes que j’appelle des Pardessus depuis plusieurs années. Des formes molles issues de deux petites sculptures en bois tourné réalisées en 2010. Leur profil me sert de gabarit que je découpe dans différentes matières. J’assemble les modules en faisant des points de couture. Il y en a à l’échelle 1, et d’autres plus grands. Il y a d’autres techniques : feutrer/réduire, appliquer/coudre… Ce sont des morceaux plus ou moins épais qui se déforment plus ou moins, de par leur poids, une fois pendus, principalement à un clou au mur. Les matériaux employés ont leurs propres contraintes qu’ils imposent dans leur fabrication mais aussi dans leur recherche et collecte. De ce fait ils sont reliés à des lieux et à des histoires.

Une grande pièce, Bois Dormant (voir visuel) réalisée cet hiver, est venue « pile poil » croiser deux matériaux, l’un collecté depuis des années -des napperons brodés- et l’autre, des buches à feu provenant d’un chêne abattu par la tempête d’automne. Cousine apparentée aux Pardessus, elle procède du même principe d’addition et tout autant retient et se déploie.

Depuis peu viennent des travaux sur papier mi dessins, mi peintures. Ce sont des dessins perforés : des poncifs.  Je les frotte à la brosse chargée de couleur à l’huile.  Ils servent à reporter -en pointillés, donc- d’anciennes formes de mes peintures « d’avant » sur certaines peintures d’aujourd’hui. Puis, souvent, je retire la peinture du papier en frottant. Restent un tracé ET un effacement sur le support dont la présence s’est imposée à moi comme une sorte d’espace en soi et pas seulement comme outil.

Leur matière et le processus qui les amène (reporter, répéter, appliquer…) me renvoient à certains Pardessus mais aussi à mes dessins au crayon de couleur (des crayonnés en fait). Ces dessins sont le produit de ce temps où la main a trouvé sa trace sans tension et leur état définitif (ça y est, ils sont finis) m’apparait de façon impromptue. Cette pensée, incongrue ou déplacée : ils sont naturels. Un état aussi, pris en bascule entre vertige et calme.

Tout comme les dessins troués/frottés, ils occupent une zone et se forment dans l’instant dans une certaine autonomie, elle-même présente dans le « tombé » des Pardessus.

Revenons alors à la peinture, qui embarque tout ce qui se joue dans les autres formes et gestes de mon travail. Le poids des pardessus, leur secret, les morceaux combinés, leur autonomie et réalité propre, le répertoire des formes encore là, les différentes natures de surfaces -de sol, les dessins aventureux. Ce qui se dérobe et ce qui reste, les dessins/peintures troués, trouvés, ce qui se présente là, têtu et fugitif… l’incertitude. 

Tout ça infléchi la peinture, la travaille comme un soutènement qui bouge. La matière est plus fluide, elle n’est plus « tirée », elle descend parfois, la touche se défait, les formes ne sont plus si nerveuses, parlantes, elles-mêmes ne rebondissent pas dans leur couleur bien souvent revenue du fond, des traces multiples sont des échos d’un répertoire dispersé rapporté par les dessins troués ou recouvert. Tout flotte, je cherche dans cet instable, dans cet inconfort et risque -entre autres celui d’avoir sur « l’établi » différentes branches de mon travail- une simplicité alerte (une espèce de vérité !).

Juillet 2019